
Le grand saut

La première fois
que j'ai quitté la France, seule
Il y a des départs qu'on planifie pendant des années, et il y a les miens ceux qui arrivent par hasard, presque malgré moi, et qui finissent par tout changer.
Avant le départ, une vie qui m'étouffait doucement
À l'époque, je travaillais au V&B, un bar à Tours. C'était un endroit familial, doux, sans réelle raison de s'en plaindre. En parallèle, je me lançais dans le tatouage et je peignais des aquarelles à la commande. J'avais déjà fait deux voyages humanitaires, et quelque chose de cet appel-là l'ailleurs, le mouvement était resté en moi, tapi, jamais vraiment éteint.
Je menais de front un travail au bar et toute cette vie créative qui prenait de plus en plus de place, jusqu'à ce que je fasse un burn-out. Un burn-out dans un métier qui, pourtant, avait tout l'air léger de l'extérieur. Mais je ne savais plus où donner de la tête. J'étais complètement étouffée, et je savais qu'il fallait changer de vie, radicalement.
Le bar ne me correspondait plus non pas qu'il ait quoi que ce soit de mauvais, mais j'avais l'impression de perdre du temps, de ne pas donner au monde ce que j'avais vraiment à offrir. J'avais besoin de quelque chose avec beaucoup plus de sens.
C'est dans cet état d'esprit-là fatiguée, cherchant une sortie sans trop savoir laquelle que le hasard a fini par frapper à ma porte.
Un travail trouvé par le destin
Tout a commencé dans un covoiturage, à Noël. Le genre de trajet qu'on oublie d'habitude sitôt arrivé à destination. Mais dans cette voiture-là, il y avait une maman et sa fille, et avec elles, j'ai tout de suite bien accroché. Sa fille avait travaillé sur Canoe Island, une petite île au sud de Vancouver. On a échangé nos contacts en se disant au revoir, sans vraiment y penser plus que ça.
Deux semaines plus tard, elle m'a appelée. Elle me disait que j'avais un entretien avec la directrice de Canoe Island. Je n'avais rien postulé moi-même c'est l'entretien qui m'a trouvée.
Un signe du destin, je crois, comme beaucoup de choses dans cette histoire.
De ce hasard est né un poste d'animatrice dans un camp francophone de canoë. Rien de plus simple sur le papier un job d'été à l'étranger. Sauf que pour moi, c'était immense : la première fois que je prenais l'avion seule, la première fois que je partais avec un sac à dos sur les épaules, sans savoir encore que ce sac deviendrait ma maison. Je découvrais le backpacking sans le savoir, un pied timide posé en dehors de la France.
L'idée, derrière tout ça, c'était de m'installer au Canada.
J'avais fait ma demande de visa des mois plus tôt, presque sans y croire le genre de démarche qu'on fait un peu pour voir, sans vraiment s'imaginer que ça aboutira.
Et puis la réponse est arrivée : j'étais prise. Il fallait maintenant prendre une décision qui n'avait plus rien de théorique. Tout quitter, pour de vrai.
Une nuit sur le sol d'un aéroport américain
Le trajet pour rejoindre l'île était long, avec une correspondance aux États-Unis. Je suis arrivée à l'aéroport vers vingt-deux heures ; mon vol suivant ne décollait qu'à quatre heures du matin. Six heures à tuer, seule, dans un aéroport américain que je ne connaissais pas.
Il faisait très froid. Je n'avais avec moi que le pull de ma maman — celui qu'elle avait porté pendant son propre premier voyage au Canada. Je m'en suis enveloppée et j'ai dormi à même le sol, sur le carrelage glacé de l'aéroport, ce vêtement comme seul rempart contre le froid et contre tout le reste. Je me souviens très précisément de cette froideur-là, et d'une voiture de police américaine garée juste devant les portes, dehors — un détail qui m'avait beaucoup impressionnée à l'époque, moi qui n'avais jamais mis les pieds aux États-Unis.
Rien de dramatique ne s'est passé cette nuit-là. Tout s'est très bien déroulé, en réalité. Mais cette première nuit, seule par terre dans un aéroport inconnu, enveloppée dans le pull de ma mère, reste l'un des souvenirs les plus nets de ce tout premier départ. Une sorte de rite de passage silencieux, avant même que le vrai voyage ne commence.



De l'animation à l'art, sur une île au milieu de la forêt

À Canoe Island, je ne parlais pas anglais du tout. J'ai tout appris là-bas, sur le tas, entourée d'enfants et de collègues qui ne parlaient que ça il y a avait quelques français , par chance la direction m’entourais d'enfant avec un niveau de français plus élevé. L'expérience d'animatrice, en soi, a été difficile. Nos journées commençaient à sept heures du matin et se terminaient à vingt-trois heures, toujours avec les enfants, sans vraiment de pause pour moi. Je n'avais plus le temps de peindre, et c'est là que j'ai vraiment pris conscience d'une grosse hypersensibilité en moi, et d'un peu d'autisme aussi j'avais besoin de moments dans ma bulle, de silence, et cet emploi du temps ne m'en laissait presque aucun.
Mais quelque chose s'est mis en place malgré tout. Je suis devenue une très bonne prof d'art et de français là-bas. J'ai adoré enseigner dans l'atelier un bel atelier tout en haut d'une petite colline, au milieu de la forêt de l'île, magnifique. Cette part-là du travail, transmettre, créer avec les enfants, m'a redonné du sens là où l'animation pure m'épuisait.
C'est cette bascule qui a fini par tout changer : mon expérience d'animatrice s'est transformée en un poste d'artiste en résidence pour Canoe Island, aux États-Unis. Je travaille encore pour eux aujourd'hui. Ce qui n'était qu'un job d'été trouvé par hasard dans un covoiturage est devenu, avec le temps, une vraie place pour mon art.


Mais avant de rejoindre le Canada, il y avait une promesse. En septembre, j'avais dit à ma meilleure amie, qui vivait au Mexique, que j'irais la retrouver. Alors c'est ce qu'on a fait : trois mois de backpacking ensemble, sac sur le dos, sans itinéraire figé.
C'est là que tout a basculé. Je suis tombée amoureuse du voyage en sac à dos, de cette liberté un peu brute, un peu inconfortable, mais tellement vivante. C'est là aussi que j'ai découvert comment tatouer à l'étranger, et que mes carnets de croquis sont devenus les compagnons silencieux de mes journées. Le vol pour le Canada, prévu pour octobre, je ne l'ai jamais pris. Le Mexique avait d'autres plans pour moi.
Un Nouvel An au Guatemala, un hiver canadien qui attend
Décembre 2024, je fête le Nouvel An au Guatemala loin, très loin, du plan initial. Ce n'est que le 5 janvier 2025 que je finis par arriver au Canada, avec plusieurs mois de retard sur mes propres plans, mais l'âme pleine d'un tout autre voyage.
L'hiver canadien m'attendait, et avec lui, une période que je qualifierais sans détour de très difficile. On me demandait, implicitement, de rentrer dans un moule : trouver un travail, s'installer, suivre le rythme attendu de quelqu'un qui immigre. Je l'ai refusé. Ou plutôt, je n'y arrivais pas quelque chose en moi résistait. Alors j'ai fait un choix qui ne ressemblait à aucun plan de carrière classique : miser sur mon art, sur le tatouage, sur cette chose qui m'était venue en chemin plutôt que sur celle que j'étais venue chercher.
Je suis repartie au Mexique.
J'ai fui l'hiver canadien, et avec lui, une vie que je n'étais pas encore prête à vivre.Ce que ça m'a coûté
À partir de là, j'ai découvert une existence complètement différente de celle que j'avais imaginée en quittant la France. Mais je ne veux pas romantiser ce moment plus qu'il ne le mérite : quitter la France a été l'une des choses les plus difficiles que j'ai faites. J'ai beaucoup pleuré. C'était un choix profond, presque viscéral un vrai appel de l'âme, comme s'il n'y avait pas vraiment eu de choix du tout. Pendant un mois entier, j'ai été habitée par des images, des pressentiments, quelque chose de plus grand que moi qui me poussait à partir sans trop savoir vers quoi.
Avec le recul, je ne suis pas partie vers le Canada.
Je suis partie parce qu'il fallait partir et le Canada n'a été qu'un prétexte, une porte d'entrée vers une vie que je ne savais pas encore que je cherchais.






























